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Technique · 

Spinelle : propriétés, origines, traitements et valeur

La pierre du Rubis du Prince Noir. Cubique, monoréfringente, presque jamais traitée, et cotée pendant l’essentiel de son histoire comme ce qu’elle n’était pas.


Le spinelle est un oxyde de magnésium et d’aluminium, un minéral cubique qui croît en octaèdres nets dans le même marbre que le rubis, et pendant l’essentiel de l’histoire de ce négoce personne n’a séparé les deux. Le Rubis du Prince Noir, dans la couronne impériale d’État britannique, est un spinelle. Le Rubis de Timur aussi. Les minéralogistes ont fait la séparation en lisant la structure plutôt que la teinte, et la pierre avait alors passé mille ans à être cotée comme du rubis, puis les deux cents suivants à être cotée comme sa doublure. Elle n’est ni l’un ni l’autre. C’est l’une des gemmes les plus honnêtes du négoce, et le marché a passé ce siècle à s’en apercevoir.

Fiche technique

EspèceSpinelle
FormuleMgAl2O4
Système cristallinCubique ; octaèdres et macles de la loi du spinelle
Dureté8
Indice de réfraction1,712 – 1,736, typiquement 1,718 ; monoréfringent
BiréfringenceAucune
Densité3,58 – 3,61
PléochroïsmeAucun
ClivageAucun ; bonne ténacité
Cause de la couleurCr : rouge et rose ; Co : bleu cobalt ; Fe : bleu, gris, violet, mauve ; V et Cr ensemble dans certains roses
Sources principalesBirmanie (Mogok, Namya), Tanzanie (Mahenge, Matombo), Vietnam (Luc Yen), Sri Lanka, Tadjikistan (Kuh-i-Lal), Afghanistan, Madagascar, Kenya
Traitements courantsRarement chauffé ; diffusion au cobalt documentée sur le bleu ; synthèses par fusion à la flamme et au fondant courantes
EntretienUltrasons et vapeur sans risque ; supporte bien le port

Ce que c’est

MgAl2O4, cristallisant dans le système cubique en octaèdres, souvent en macles triangulaires aplaties auxquelles le négoce a gardé leur nom français. Dureté 8, aucun clivage, bonne ténacité. Indice de réfraction proche de 1,718, qui s’élève avec le fer et le zinc, et monoréfringent : un seul indice, aucune biréfringence, aucun pléochroïsme. Ce seul fait commande la taille. Le corindon est biréfringent, et le lapidaire doit placer la table presque perpendiculairement à l’axe optique sous peine de voir une seconde couleur déborder sur la face ; le spinelle n’a pas de seconde couleur, se lit de la même façon dans toutes les directions, et peut être orienté pour la seule forme et le seul rendement. Il tend aussi à être coloré de façon homogène, sans la zonation anguleuse du saphir, si bien que ce que montre la table est généralement ce qu’est la pierre entière. Densité environ 3,60. Au polariscope, un spinelle reste sombre quand on le fait tourner, avec pour seuls éclats ceux que produisent les tensions internes, et c’est ainsi qu’un gemmologue le sépare du rubis en une minute.

D’où viennent les couleurs

Le chrome donne les rouges et les roses, et dans un hôte pauvre en fer le chrome émet une fluorescence rouge à la lumière du jour, si bien que la pierre paraît éclairée de l’intérieur ; c’est le mécanisme derrière le spinelle rouge de Birmanie et les roses néon de Mahenge, et c’est le même mécanisme qui fait luire le rubis de Mogok. Le cobalt, à l’état de trace, donne un bleu électrique, pur, légèrement violacé, dont le gris est repoussé ; il se mesure, et les mots bleu cobalt sur un rapport sérieux décrivent une chimie plutôt qu’un éloge. Le fer donne les bleus, les gris, les mauves et les violets ordinaires, respectables et discrets. Le vanadium et le chrome ensemble donnent une partie des orangés rosés. Comme le spinelle prend la couleur de façon homogène et la montre sous tous les angles, la couleur que vous voyez sur le plateau est la couleur que vous posséderez.

D’où il vient

La Birmanie est la source classique : Mogok pour les rouges et les roses vendus comme rubis pendant des siècles, et Namya, dans l’État de Kachin, pour les roses les plus vifs, tous deux issus du marbre. Le Kuh-i-Lal du Tadjikistan, dans le Pamir, a donné les rubis balais historiques des cours mogholes et européennes, et le mot Balas désigne un lieu plutôt qu’une espèce. La Tanzanie est devenue la source moderne lorsque Mahenge a produit, à partir de 2007, des cristaux dans des roses et des rouges d’une saturation qu’on ne croyait pas l’espèce capable d’atteindre ; ce à quoi le gisement ressemble aujourd’hui fait l’objet d’une note à part. Luc Yen, au Vietnam, est l’origine la plus associée au bleu cobalt, et le marché sur place est petit et spécifique. Le Sri Lanka donne un large éventail depuis ses graviers gemmifères, y compris des gris et des bleus d’une certaine taille. L’Afghanistan, Madagascar et le Kenya y contribuent. L’origine porte une prime pour le rouge birman et pour le cobalt vietnamien, et un laboratoire peut étayer les deux par les inclusions et par la chimie.

Comment on le juge

La couleur, sur les trois axes, la saturation en tête comme toujours. Pour le spinelle rouge, le marché veut un rouge pur sans orangé, et il accepte un léger voile rose qu’il n’accepterait pas dans un rubis. Pour le rose, il veut le néon, cette lueur fluorescente que Mahenge a rendue célèbre, et il décote lourdement le rose grisâtre ou brunâtre. Pour le bleu, il veut le cobalt, et il paie un multiple pour une chimie qu’un laboratoire confirme. Puis la pureté, où le spinelle est généralement propre et où une pierre propre est attendue plutôt que récompensée. Puis la taille, plus facile pour le spinelle que pour le corindon, et qu’il faut juger sur le retour de lumière plutôt que sur l’orientation. Puis les dimensions, où la courbe marche à cinq carats pour une belle couleur et devient verticale au-dessus de dix.

Les traitements, et ce qu’il faut exiger sur le papier

Le spinelle n’a pas d’industrie du traitement. Le chauffage est déclaré sur une partie de la marchandise commerciale et laisse la pierre ce qu’elle était ; la diffusion au cobalt, documentée sur le spinelle bleu depuis une dizaine d’années, est le seul traitement qui compte, parce qu’il contrefait la couleur la plus rare de l’espèce et doit figurer sur tout rapport concernant une pierre bleue. La vraie question est le naturel contre le cristal de synthèse. Le spinelle synthétique par fusion à la flamme se fabrique depuis des générations, généralement dans des couleurs que la nature produit rarement, et avec un indice de réfraction et une densité qu’un gemmologue sait lire ; le rouge synthétique au fondant existe et se montre plus convaincant. Pour tout ce qui vaut de l’argent, le rapport doit confirmer l’origine naturelle, énoncer l’absence de traitement et, pour les pierres au cobalt, porter la chimie. Au-delà, le spinelle est une marchandise aussi honnête qu’il en existe.

Le marché

Le spinelle a passé le vingtième siècle sous-coté parce que le négoce paie pour des noms et qu’il n’en avait aucun. Cela a changé. Les roses de Mahenge, les rouges de Birmanie et surtout les bleus cobalt se négocient aujourd’hui au carat à des niveaux que l’espèce n’avait jamais connus, et le Hope Spinel, cinquante carats issus de l’ancienne source des balais, s’est vendu à Londres en 2015 pour près d’un million de livres. Un beau spinelle reste en dessous d’un rubis de couleur comparable, souvent d’un large multiple, et pour un acheteur qui veut la couleur plutôt que le mot, cet écart constitue tout le dossier. La liquidité est plus mince que celle du corindon, et les pierres qui tiennent leur valeur sont les pierres saturées accompagnées de leur papier. Le guide de l’acheteur expose les trois couleurs que je chasse.

Entretien

Dureté 8, aucun clivage, bonne ténacité : le spinelle se porte tous les jours sans se plaindre et supporte le nettoyage aux ultrasons et à la vapeur. Il n’y a pas d’huile à sécher, pas de remplissage à lâcher, pas de chauffage à ménager. Un spinelle naturel est aussi proche de l’absence d’entretien qu’une pierre puisse l’être.

Ma position

Le spinelle est l’une des trois pierres que ce bureau chasse sur mandat, avec le rubis et le saphir, pour la raison que la théorie ci-dessus rend évidente : il atteint une saturation que le corindon n’atteint pas dans les mêmes teintes, il n’est pas traité, et il reste coté en dessous de ce que sa qualité justifie. J’achète Mahenge pour le néon, la Birmanie pour le rouge classique, et Luc Yen pour le cobalt quand une pierre affleure avec la chimie sur le papier. Jugé pour lui-même plutôt que comme une doublure, c’est l’un des meilleurs achats du négoce, et je le dis à chaque client qui me demande un rubis qu’il ne peut pas s’offrir.

Les questions des collectionneurs

Le spinelle est-il une vraie pierre ou une imitation ?

Une vraie pierre, et ancienne. Le spinelle a été pris pour du rubis pendant l’essentiel de l’histoire écrite, parce que les deux croissaient dans le même marbre et partageaient une couleur ; le Rubis du Prince Noir et le Rubis de Timur sont des spinelles. Le spinelle synthétique existe et abonde dans la joaillerie bon marché, et c’est de là que vient la réputation d’imitation, mais le spinelle naturel est un minéral à part entière, avec son propre marché.

Comment distingue-t-on le spinelle du rubis ?

Le spinelle est cubique et monoréfringent : il n’a donc qu’un seul indice de réfraction et aucun pléochroïsme, tandis que le rubis est biréfringent, avec deux nuances de rouge selon deux directions. Au polariscope, le spinelle reste sombre quand on le fait tourner. Un laboratoire tranche en quelques minutes, et en main le spinelle donne la même couleur sous tous les angles là où le rubis se déplace.

Quels sont les spinelles les plus précieux ?

Le bleu cobalt de Luc Yen, le rose vif et le rouge de Mahenge, et les rouges birmans classiques de Mogok et de Namya, dans cet ordre de rareté. La saturation sans gris fixe le prix à l’intérieur de chaque couleur, et les pierres propres de plus de cinq carats dans une belle couleur sont rares dans toutes.